Assomption 2014

Messe commémorative du martyre de Visé 1914-1918

Ce vendredi 15 août, jour de l’Assomption. Visé commémorait son martyre de 1914-1918. Ce jour-là, l’église fut incendiée.

La communauté saint Martin-saint Hadelin et l’ensemble de la paroisse ont pu se rassembler pour un moment de prières lors de la messe présidée par monseigneur Jousten et concélébrée par le Chanoine du chapitre d’Aix la Chapelle et nos prêtres.

Voici l’homélie de Monseigneur Jousten suivie de quelques photos.

Homélie 100e Anniversaire « Visé, ville martyre »
15 août 2014

Monsieur le Bourgmestre,

Dans la brochure éditée à l’occasion du centième anniversaire de la Quinzaine tragique que la ville de Visé a dû subir et vivre en août 1914, vous écrivez : « Le recul, loin d’atténuer le souvenir de ce qui fut une ‘époque de barbarie’ épouvantable, suscite chez les générations actuelles encore plus de réprobation. (…) Sommes-nous occupés à célébrer un événement historique faisant partie d’un passé révolu, ou sommes-nous encore occupés à nous pencher sur un événement pratiquement contemporain, aux relents actuels ? »

Chers frères et sœurs, chers habitants de Visé,

J’ose dire que ce qui est arrivé ici, il y a 100 ans, est une pierre dans la mosaïque de l’histoire de l’Europe jusqu’à nos jours. Les deux grandes guerres ont secoué notre continent et ont ébranlé beaucoup de certitudes. Ainsi, d’une manière ou d’une autre, elles ont rendu possible que depuis 70 ans, notre continent, du moins dans sa partie occidentale, connaît un temps de paix et de prospérité. Cette constatation est extraordinaire. L’année 2014, avec ses nombreux conflits violents et guerres de par le monde, nous fait prendre conscience, si besoin en est, que la paix et la liberté sont des biens extrêmement précieux et fragiles. Rien que cette constatation mérite déjà de s’y arrêter et de rendre grâce à Dieu pour le travail de l’Esprit Saint dans le cœur des responsables politiques de par le monde.

Lors de la dernière fête nationale, notre évêque Mgr Delville a expliqué que la Première guerre mondiale ne fut pas une guerre idéologique, mais une guerre de nationalismes et de rivalités. À l’époque, les grandes puissances, l’Allemagne et l’Autriche, d’un côté, la France, l’Angleterre et la Russie, de l’autre, voulaient toutes affirmer leur identité, leur puissance ou leur pouvoir, leur richesse économique, leur culture. En écoutant et en lisant des études sur cette guerre, je me suis dit plus d’une fois : Ce fut une guerre superflue et inutile ! Mais voilà, elle a eu lieu et, en cette ville, elle a coûté la vie à 42 civils ; elle a été la cause de la déportation de 600 personnes ; plus de 500 habitations ont été détruites par le feu. La Collégiale dans laquelle nous  sommes rassemblés a, elle aussi, été la proie des flammes.

Si vos ancêtres de 1914  pouvaient regarder les reportages sur Gaza, sur l’Ukraine, sur la Syrie, sur l’Irak, etc., ils s’y reconnaîtraient aisément. Oui, Visé a été une ville martyre de la Grande Guerre ! Quelle souffrance, quelle horreur, quelle misère ! J’imagine que, en ces jours anniversaires, dans de nombreuses familles, on en évoque sans doute les souvenirs. Au sein de certaines familles touchées directement par les évènements d’août 1914, le ressentiment, les traumatismes ne sont peut-être pas entièrement dépassés. C’est ce que les propos de votre bourgmestre peuvent laisser entendre, quand il parle d’ «un événement pratiquement contemporain aux relents actuels». Les spécialistes nous confirment que la guérison d’un traumatisme causé par une guerre nécessite souvenir et deuil. Le conseil de « pardonner et d’oublier » est absurde, car le pardon requiert la mémoire. Pour le dire autrement : Il ne faut pas refouler les sentiments, mais il faut les assumer et faire un travail de mémoire. Pardonner et oublier sont deux choses différentes. Même si on pardonne, il est fort probable qu’on n’oubliera pas.

Nous chrétiens, nous sommes et restons des êtres humains comme les autres. Nous avons une mémoire comme eux, une mémoire qui n’oublie pas les atrocités, l’injustice, les traumatismes subis. Permettez-moi d’évoquer ici une des interventions de Mgr Martin-Hubert Rutten, évêque de Liège au moment de la Grande Guerre. Comme pasteur, il a cru de son devoir d’intervenir auprès du Gouverneur général allemand. En 1915, il lui écrit :   « Je suis rentré hier d’une tournée de confirmation dans la région de Visé. Ce que j’ai vu dans les communes de Hermée, Mouland, Berneau et surtout Visé m’a profondément affligé. Au milieu des ruines de la ville, quelques femmes sont venues me demander ma bénédiction et me suppliaient en pleurant de leur faire rendre leurs maris et pères, retenus captifs en Allemagne depuis plus de sept mois. Ému moi-même jusqu’aux larmes, je n’ai pu alors que leur adresser quelques paroles de consolation et d’espérance ; mais aujourd’hui, au souvenir d’une désolation si grande, je me crois obligé de faire une démarche auprès de vous, dans le but d’obtenir que les prisonniers civils de Visé soient rendus à leurs familles. » (Un évêque pendant la Grande Guerre, p. 55-56)

Chers frères et sœurs, le contenu de cette lettre nous émeut encore aujourd’hui. Mais la Parole de Dieu que nous avons entendue, nous encourage à regarder le présent et l’avenir, à avancer sur les routes de la vie, à devenir encore plus sensibles aux méfaits de l’injustice, de la violence, de l’intolérance, des atteintes à la dignité humaine.

Dans cette perspective, j’ai été touché par un passage du Mandement de Carême de 1916, où Mgr Rutten écrit aux chrétiens du diocèse de Liège : « Grâce à votre charité, les victimes du fléau ont pu être efficacement aidées. Ou du moins soulagées dans leur malheur. (…) Mais où votre charité a été vraiment grande, j’allais dire héroïque, c’est quand après avoir tant donné pour relever vos propres ruines, vous avez avec une générosité qui nous a rempli d’admiration et de patriotique fierté, tendu une main secourable à des misères étrangères et répondu à l’appel que nous vous adressions en faveur du peuple Polonais encore plus malheureux et plus éprouvé que nous. (…) ‘J’ai connu les douleurs de la captivité pendant plus d’un an’, nous disait un habitant de Visé. ‘À mon retour, je n’ai retrouvé de ma maison que quelques murs calcinés, néanmoins je veux donner mon obole aux infortunés Polonais, car je sais par mon expérience ce qu’ils doivent souffrir.’»  (p. 131-132)

Je pense qu’un tel témoignage fait réfléchir et fait du bien, même 100 ans plus tard.

Chers frères et sœurs ! Le 15 novembre 1918, Mgr Rutten célébrait à la Cathédrale une messe de Requiem pour les soldats tombés sur le champ de bataille. Dans son sermon, l’évêque faisait la réflexion suivante : « Quand nous voyons s’effondrer soudain cet empire formidable et s’écrouler subitement cette organisation militaire qui, pendant plus de quatre ans, ont pu braver et tenir en échec les forces du monde entier, il faudrait être frappé d’une espèce d’aveuglement intellectuel, pour ne pas discerner, dans ces événements tragiques, la main toute-puissante de Dieu. C’est Dieu qui terrasse l’orgueil à l’instant même où il se flatte de réaliser le rêve de son ambition ; c’est Dieu qui donne au Droit la force invincible, contre laquelle la violence la plus brutale se brise à la fin. (…) C’est pourquoi nous entonnerons tout à l’heure l’hymne d’action de grâces et nous louerons Dieu dans tout l’élan de nos âmes frémissantes. Nous remercierons son divin Cœur de notre délivrance merveilleuse, et nous le supplierons de ne pas retirer son assistance à ses serviteurs.» (p. 167-168)

Chers frères et sœurs ! La lecture des événements que Mgr Rutten faisait dans sa prédication nous fait presque spontanément penser au chant de Marie, au Magnificat, que nous avons entendu dans l’évangile de cette messe. Marie affirme que le Seigneur disperse les superbes, renverse les puissants de leurs trônes, élève les humbles ; il se souvient de son amour et de la promesse faite à nos pères dans la foi pour toujours. Aujourd’hui, en 2014, nous pourrions songer aux issues désastreuses de deux guerres mondiales ainsi qu’à la fin tant souhaitée des idéologies marxiste et nazie. Aujourd’hui, le chant de Marie veut avant tout nous encourager  sur le chemin de notre vie et sur celui de la construction de la justice et de la paix. Car tout au long de sa vie, par ses paroles et par ses actes, Jésus a ouvert les yeux de nos cœurs pour nous faire connaître et nous faire aimer un Dieu de justice, de paix, de tendresse et de miséricorde. Il donne son Esprit qui nous fait participer à sa force, à sa lumière, à sa patience pour faire de nous des instruments de la paix, de la vérité, de l’amour, du  bien. Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice ! Heureux les doux ! Heureux les artisans de paix !

Dans cet esprit, le centenaire des événements du mois d’août 1914 ici à Visé nous pousse à nous dégager de tout ce qui, dans notre vie personnelle, dans la vie professionnelle, dans la vie du quartier et de la commune, pourrait empoisonner et polluer le vivre ensemble, la solidarité, le présent et l’avenir. La grande espérance qui trouve son  origine dans la promesse de Dieu, nous fait dire que notre agir a de la valeur, a de l’importance malgré les apparences si souvent contraires. Rien n’est fait en vain. Oui, aux yeux de Dieu, nos actions ont même une valeur et un sens qui ne passent pas.

Saint Paul vient de nous le rappeler dans la lecture de cette messe : dans le Christ, nous revivrons et la mort n’aura pas le dernier mot sur la vie humaine. Notre espérance trouve sa source dans la résurrection du Christ mort sur la Croix par amour pour nous. La fête de l’Assomption de la Vierge Marie est une confirmation de cette espérance. Dans la foi et l’espérance, le Christ nous rassemble aujourd’hui pour célébrer le mémorial de son amour. Nous prierons pour toutes les victimes des guerres et de la violence. Que le Seigneur les accueille dans sa communion de vie et d’amour comme il a accueilli la Mère du Sauveur. En union de cœur avec le Pape François, nous demanderons aujourd’hui à l’Esprit Saint d’agir dans le cœur de tous les hommes de bonne volonté, afin que notre monde progresse vers plus de justice, de paix et de réconciliation. Amen.

 

+ Aloys Jousten, évêque émérite de Liège

 

 

Assomption 2014

 

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Merci à Jean-Marie Pleyers pour les photos.